Quand tout le monde fait bien son travail mais que cela ne suffit pas.

J'ai passé des années aux côtés des services de pédopsychiatrie de plusieurs hôpitaux et cliniques parisiennes (psychiatres, psychologues, neuropsychologues). Je n'y ai presque jamais croisé d'incompétence. En revanche, j'y ai vu un cloisonnement systémique que personne ne semble questionner.

Quand un adolescent décroche : un psychiatre diagnostique, un psychologue travaille sur les blocages, un neuropsychologue détecte des difficultés cognitives, etc... Chacun de ces professionnels fait, dans son domaine, un excellent travail et pourtant le jeune stagne.

Pour moi, ce n'est pas un problème de compétence individuelle, j'ai d'ailleurs eu la chance de côtoyer de grands médecins et psychologues. C'est un problème de système d'organisation. Chacun avance dans son couloir, avec ses outils, son vocabulaire, ses priorités, et rien ne les relie. Le jeune et sa famille doivent porter seuls la charge des informations et de leur mise en pratique.

Pour moi, le jeune en décrochage n'est pas le problème : C'est juste la partie visible de l'iceberg.

Un jeune en rupture n'a presque jamais une seule fragilité isolée. Il porte une combinaison de difficultés qui se répondent en chaîne : une fragilité cognitive nourrit une perte de confiance, cette dernière nourrit un isolement social qui nourrit un désinvestissement plus large ou un harcèlement, qui induit une peur, une perte de confiance, une fuite, et ainsi de suite.

Traiter un seul maillon de cette chaîne sans se soucier des autres, c'est comme écoper un bateau qui continue de prendre l'eau ailleurs. On peut stabiliser une dimension (le mental, le cognitif ou le physique) sans que rien ne change véritablement dans la trajectoire globale du jeune.

C'est une réalité que je constate depuis quinze ans : les dispositifs pensés pour aider ces jeunes reproduisent, sans le vouloir, le morcellement même qui aggrave leur situation.

Je pourrais citer des dizaines de situations où j'ai vu un jeune suivi simultanément par trois ou quatre professionnels différents, sans qu'aucun ne sache précisément ce que faisaient les autres. Le résultat n'est presque jamais un désastre visible, c'est plus insidieux que ça, c'est une stagnation polie. Le jeune va « un peu mieux » sur le papier, mais rien ne bouge vraiment, aucun projet ne se dessine, aucune perspective concrète n'émerge.

Au bout d'un certain temps, la fatigue s'installe. Celle des parents d'abord, qui financent et coordonnent. Puis du jeune qui use ses dernières forces à naviguer dans un système qui ne le comprend pas. Celle, parfois, des professionnels eux-mêmes, qui savent qu'ils ne voient malheureusement qu'un fragment du problème.

Dans les cas les plus graves, cette stagnation prolongée a des conséquences dramatiques : suicide, mauvaises fréquentations, addictions... J'en ai été témoin, et c'est en grande partie ce qui m'a convaincu qu'il fallait agir autrement.

Ma conviction : la coordination est la véritable innovation manquante

On invente régulièrement de nouvelles approches thérapeutiques, de nouveaux outils pédagogiques, de nouvelles méthodes de coaching. Toutes ces innovations ont leur mérite, mais je crois qu'on se trompe de priorité.

Ce qui manque le plus cruellement à ce secteur, ce n'est pas une nouvelle discipline. C'est une personne ou une structure dont le métier est précisément de faire dialoguer les disciplines existantes autour d'un même jeune.

Ce rôle n'existe presque nulle part de façon structurée. Quand il existe, il repose sur la bonne volonté d'un parent épuisé qui tente d'assurer lui-même cette coordination avec ses biais, ses frustrations, ses attentes.

C'est cette conviction, mûrie en quinze ans de terrain, à Paris d'abord, puis à Genève et dans le canton de Vaud qui a guidé la façon dont j'ai pensé et structuré l'Institut FAIRE. Non pas comme une discipline de plus à ajouter à la liste, mais comme une tentative de répondre à ce vide structurel que je considère, aujourd'hui encore, comme le principal frein au rétablissement de ces jeunes.

Une question ouverte, plus qu'une réponse toute faite

Je n'ai pas la prétention de détenir la solution parfaite à ce problème. Mais je suis convaincu d'une chose : tant que les professionnels qui gravitent autour d'un même jeune continueront de travailler sans se parler, les résultats resteront en deçà de ce qu'ils pourraient être et quelle que soit la qualité de chacun, pris isolément.

Il y a une question que je pose autant aux familles qu'aux professionnels que je croise : qui, dans le parcours de votre enfant ou de votre patient, a pour mission explicite de relier les interventions entre elles ?

Si la réponse est « personne » alors le problème n'est pas probablement pas là où vous le cherchez.

Jean-Joseph Agoua

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